Une vague de suppressions qui frappe d'abord les plus vulnérables
Le printemps 2026 restera dans les mémoires des rédactions romandes comme une saison particulièrement rude. En l'espace de quelques semaines, plusieurs groupes médias importants ont annoncé des plans de restructuration touchant des dizaines de postes. Chez Ringier, la compression des équipes rédactionnelles de L'Illustré et de Blick romand a provoqué une onde de choc. Du côté de TX Group, la fusion de plusieurs titres digitaux s'est traduite par la non-reconduction de nombreux contrats de collaboration. Et ce ne sont là que les annonces publiques — dans les coulisses, d'autres suppressions silencieuses se jouent, contrat après contrat, sans communiqué de presse.
Ce qui frappe les observateurs du secteur, c'est la concentration des impacts sur les travailleurs les plus précaires : les pigistes, les photographes free-lance, les journalistes aux contrats à durée déterminée. Ceux-là ne bénéficient ni du droit au licenciement avec délai de congé, ni de la protection syndicale des salariés fixes, ni d'une couverture chômage dans les mêmes conditions. Ils disparaissent des effectifs sans bruit, souvent sans explication, parfois sans même une dernière facture honorée dans les délais.
Ce que dit le droit suisse pour les pigistes
Le statut juridique du pigiste en Suisse est complexe et souvent mal compris, y compris par ceux qui le vivent. En principe, un pigiste est un indépendant : il facture ses prestations à une rédaction, supporte lui-même ses charges sociales, et ne dispose pas des protections du droit du travail. Mais la réalité est souvent plus nuancée. Certains pigistes travaillent pour un seul mandant, à des horaires réguliers, avec des instructions précises sur le fond et la forme de leur production. Dans ce cas, le contrat de mandat peut être requalifié en contrat de travail par un tribunal, avec toutes les conséquences que cela implique pour l'employeur.
Sur la question des droits d'auteur, la loi suisse sur le droit d'auteur (LDA, RS 231.1) est claire : l'auteur est le créateur de l'œuvre, et les droits lui appartiennent par défaut. Les cessions de droits doivent être explicitement convenues par écrit. En pratique, de nombreux contrats de pige comportent des clauses de cession très larges, parfois « tous droits, tous supports, pour le monde entier, pour toute la durée des droits ». Ces clauses sont légales mais peuvent être négociées. L'ASPP accompagne ses membres dans l'analyse de leurs contrats et les oriente vers des juristes spécialisés en droit des médias lorsque la situation l'exige.
L'assurance chômage, angle mort des indépendants
L'une des conséquences les plus brutales des restructurations pour les indépendants est l'absence de couverture chômage. En Suisse, l'assurance-chômage (AC) est réservée aux salariés cotisant à l'AVS en qualité de salariés. Un journaliste indépendant qui perd subitement ses mandants principaux n'a pas droit aux indemnités chômage. Il peut, sous certaines conditions, s'affilier à titre volontaire à l'AC s'il était salarié avant de passer à l'indépendance — mais cette option est limitée dans le temps et les conditions d'accès sont restrictives.
Face à ce vide, plusieurs options existent. L'assurance perte de gain (APG) peut être souscrite à titre individuel via des caisses de compensation. Certaines associations professionnelles proposent des solutions de prévoyance collective. L'ASPP travaille actuellement à la négociation d'un partenariat avec un prestataire d'assurances pour offrir à ses membres des conditions de groupe avantageuses — une annonce est attendue pour l'automne 2026.
La carte de presse comme ancrage professionnel
Dans un contexte de précarisation, la carte de presse prend une dimension nouvelle. Au-delà de l'accès aux accréditations et aux conférences de presse, elle est un signal envoyé au marché : celui d'un professionnel reconnu par ses pairs, dont l'activité journalistique a été examinée et validée. Pour un pigiste qui cherche de nouveaux mandants, ce signal peut faire la différence dans une pile de candidatures.
Plusieurs membres de l'ASPP témoignent d'ailleurs de l'effet concret de la carte sur leurs relations avec les rédactions. « Quand je contacte un nouveau rédacteur en chef, ma carte ASPP ouvre des portes que d'autres n'arrivent pas à ouvrir », confie l'un d'eux, journaliste spécialisé en politique cantonale genevoise depuis douze ans. « Elle dit quelque chose que mon portfolio ne dit pas toujours seul : que d'autres professionnels ont estimé que mon travail valait la peine d'être soutenu. »
Que faire concrètement si vous perdez vos mandants ?
L'ASPP recommande à tout journaliste ou photographe indépendant confronté à une perte soudaine de revenus de suivre ces étapes dans l'ordre. Premièrement, documenter immédiatement la situation : conserver tous les échanges avec la rédaction, les contrats en cours, les factures impayées, les messages de non-renouvellement. Cette documentation sera précieuse en cas de litige. Deuxièmement, vérifier si la relation avec la rédaction ne pourrait pas être requalifiée en contrat de travail — un juriste peut répondre à cette question en une consultation d'une heure. Troisièmement, contacter l'ASPP pour être orienté vers les ressources disponibles : soutien juridique, mise en réseau avec d'autres membres, et information sur les aides existantes.
Quatrièmement, ne pas hésiter à prendre contact avec le syndicat SSM (Syndicat suisse des mass media), qui défend également les intérêts des journalistes, y compris indépendants, et dispose de ressources juridiques complémentaires. L'ASPP et le SSM, bien que distincts, partagent des objectifs convergents sur la protection des professionnels des médias.
Une crise structurelle, pas conjoncturelle
Il serait réducteur de voir dans les restructurations de 2026 un simple accident de parcours lié à la conjoncture économique. Les difficultés des médias romands sont structurelles : érosion des recettes publicitaires, migration des audiences vers les plateformes numériques mondiales, compression continue des budgets rédactionnels. Ces tendances sont documentées depuis une décennie et ne se renverseront pas sans une intervention structurelle — qu'elle vienne du législateur, du marché, ou d'un renouveau des modèles économiques de la presse.
Dans ce contexte, le rôle des associations professionnelles comme l'ASPP devient plus critique que jamais. Non pas pour remplacer les protections que le droit du travail n'offre pas aux indépendants, mais pour créer les conditions d'une solidarité professionnelle active : partage d'information, soutien juridique, réseau de mandants alternatifs, et représentation collective face aux institutions. C'est ce que l'ASPP s'engage à construire, mois après mois, pour ses membres et pour la profession.